
Mémoires fantômes
Dune du Pilat
44°35'23"N - 1°12'19"W
RD 218
Je n'arrive pas à me rappeler ce qui a pu me conduire, cet hiver-là, sur ce lieu.
Ce n'était pas l'attrait du sensationnel. Ce n'était pas non plus un élan mortifère. Ni un voyeurisme, même si à un moment donné, ça effleure ma conscience. Une sournoise culpabilité de poser mes yeux sur une telle désolation s'insinuait. Être témoin d'un monde dévasté, d'un imaginaire meurtri. D'un sable devenu impur. Partout, les flammes ont dévasté les terres. Des brûlis ont poursuivi leur lente dégradation de la croûte terrestre. Sur toutes les latitudes, toutes les longitudes.
En bousillant les passés.
Engloutissant les avenirs.
Tourbillon de mots pour combler la crainte de l'imposture. Je n'étais qu'une amatrice de photographies sud-américaines, depuis toujours. Bouleversée par la force tellurique du lieu, j'ai tenté mes propres prises de vue. Pour capturer le réel. Et pour ne pas croire que cet endroit m'hypnotisait. Peu à peu, le tragique m'a habitée. C'était vertigineux. Presque mystique. Incompréhensible.
Mystérieux.
Chercher une logique cartésienne pour m'extraire de l 'émotionnel. Chercher une conduite pour ne pas rentrer dans l'apitoiement. Chercher mon regard clinique. Ne pas romantiser. Peut-être que, le souhait prétentieux et idéaliste de réparer des âmes pour que l'oubli ne les enterre pas deux fois, a germé dans un recoin de mon cerveau.
L'hiver 2023 a imprégné ma rétine quoique je raconte. Dans le confort de mes errances, je devais à cette nature une rigueur pour immortaliser les images.
Un seul regard. Une seule photo.
Ne jamais revenir en arrière. Ne jamais hésiter. Faire confiance à mon œil et mon instinct. Ne jamais retoucher. Ne jamais reculer, non plus.
§
Je m'y suis rendue pendant trois mois de ce premier hiver. Chaque 11 du mois, à peu près aux mêmes heures. Et trois ans plus tard.
La route départementale D218, longeant la Dune et perpendiculaire à la piste 214 ( "Ground Zéro"), était redevenue accessible. Pas la piste forestière. Animée par un désir de transmission pour bousculer l'inconscience, j'ai ramassé les vestiges d'une vie qui n'avait rien de commun à la mienne. Dans une bâtisse. J'ai fouillé comme une archéologue clandestine. Pour croire que la vie humaine avait existé.
Que la légèreté de la vie avait donné un sens.
Dans cette maison abandonnée à son propre destin. Dissimulée dans les bois. Jamais aperçue auparavant. Jamais. Au pied de la Dune du Pilat.
Je me suis demandé, si la résilience de la Nature, devenue fameuse au fil des années, ne finissait pas par rendre l'Homme à ses instincts les plus décomplexés, les plus déculpabilisés.
Ceux de l'oubli.

Le bâti
11 Janvier, 11 Février, 11 Mars 2023
§
Plus j'avançais vers le fonds de cette propriété devenue ouverte, plus je découvrais l'ampleur du désastre. Ces scènes ont été vues par écran ou papier interposés. Mais, je les avais sous les yeux, avec l'odeur du bois cramé, mouillé de l'hiver.
Cette odeur si particulière, qu'elle s'insinue dans les synapses.
Cette bâtisse dissimulée quand même, détruite dans sa structure, a été ravagée par ce qui, en 2022, était considéré comme un des plus important incendie depuis le tragique feu de Cestas, en 1949. Ce bâti a résisté... Aussi.
Et puis, il a disparu. Par la décision de l'Homme.
J'étais à 40 kms de chez moi.
§
11 Janvier, 11 Février, 11 Mars 2026

La mécanique
11 Janvier, 11 Février, 11 Mars 2023
§
En parallèle de la RD 218, au pied de la Dune du Pilat, non loin de la piste 214 - Point 0 -, la découverte du lieu est une effraction particulière. Le site est ouvert aux quate vents. Une interdiction officielle est affichée mais, l'espace est ouvert à l'infini.
C'est une tentation, en lisière de forêt, de dune, de route, d'océan. De tout. De rien. Tout appartient à tout le monde. Tout appartient à personne. Ici, la réalité virtuelle n'existe pas. Pas plus, qu'un imaginaire foisonnant.
Mes 1ers regards sont ceux de l'effroi. Comme si j'étais tombée sur une scène de crime. Mais, ce n'est pas une scène de crime.
Absolument pas.
D'autres penseront à une scène de guerre. Mais, ce n'est pas une scène de guerre.
Absolument pas.
La douceur romantique de l'exceptionnelle déclivité ensablée, objet de tous les désirs, a disparu.
Il n'y a que des pièces rouillées, perdues, brûlées, ensablées, enfouies, oubliées. Des carcasses de bagnoles abandonnées.
Hypnotiques.
Je ne sais pas vraiment ce que je cherchais à immortaliser. Je ne sais pas si c'était cathartique et narcissique. Ou l'un ou l'autre.
Mais, si mes clichés pouvaient sensibiliser sur un drame collectif, je n'aurais pas tout perdu. Un drame universel.
La visibilité d'une vie fracassée, c'était ça que je voulais montrer. Sûrement.
§
11 Janvier, 11 Février, 11 Mars 2026

La forêt
11 Janvier, 11 Février, 11 Mars 2023
§
Finalement, la Nature est très résistante. Plus de 3 ans après les incendies ravageurs, ON l'a dit résiliente. Je crois que c'est trop tôt pour se gargariser de ce mot-là. Ce qui, en 3 ans, a retrouvé son équilibre premier, c'est la Dune du Pilat.
Le sable blond, pas le sable gris.
La forêt est anéantie. Encore et toujours. Des pins crient à l'infini leur rage d'avoir été noircis. Leur malheur reste une vitrine mortifère. Ils m'arrachent le coeur, en petite-fille de résinier que je suis.
Je tente d'en faire des objets esthétiques. Romantiques. Parce qu'ils sont beaux, dans le brouillard, avant une tempête hivernale qui va les faire chanceler. Encore. Toujours.
Et après, dans le ciel bleu pur de l'hiver Atlantique. Les maigres aiguilles se sont envolées. Mais, le tronc reste là. Provocateur. Fier d'avoir résisté comme un roseau, à des vents de plus de 120km/h. Je les aime ces pins. Leurs pignes ne germeront plus. Il n'yaura plus de projections incendiaires. Les sous-bois d'avant étaent denses. Trop.
Aujourd'hui, c'est la misère. En fait, ils protègent du pire.
11 Janvier, 11 Février, 11 Mars 2026